(?)Tractor a reposé ses tôles, ses chairs ferrailleuses. Vidé de toutes ses humeurs il a le fond du carter asséché, ses muqueuses sont enflammées. Les crampes de réservoir qui lui tordent les durites lui rappellent qu'il n'a rien consommé depuis de longs jours, de longs mois peut-être, il n'est plus sûr du temps passé.
Il se sent défait, il ne se reconnait pas. Il cherche à refaire son plan de construction, en vérifiant à chaque étape la nomenclature du cartouche et la réalité du moment. Il ne se reconnait pas, rien ne correspond aux dessins d'origine.
Que lui est-il arrivé ? Mécaniquement, rien ne va plus, il est démonté.
Il se souvient d'une visite, il y a bien longtemps, dans un garage pour un entretien de routine, vérification et lubrification des articulations, sondage des niveaux, et l'inévitable et angoissant contrôle dentaire des pignons de boites de vitesses. Dans un coin de la salle des opérations se trouvait un tas informe de morceaux de ferrailles en mauvais état, il se demande, si ce jourd'hui, il ressemble à cela...
- Est-ce possible ? Je suis une ruine. Inutile. La peste rouille va avoir raison de ma carcasse.
Ô rage ! Ô vil terroir ! Ô mécanique décatie !
N'ai-je donc tant servi que pour finir ainsi ?
Et ne me suis-je usé dans des travaux fermiers
Que pour voir un par un tous mes morceaux tomber ?
Ma robustesse qu'avec respect la Bresse admire,
Ma robustesse, qui tant de fois a sauvé la récolte du pire,
Tant de fois a labouré en plein désarroi,
Tombe en mille pièces par la rouille qui la broie.
Ô cruelles images ternies de ce temps passé
Où embourbé dans des prés inondés,
Débordant d'énergie, j'aidais le laboureur,
A achever sans peine son dur labeur.
Faut-il de l'érosion des ans voir triompher le compte,
Et finir en boites de conserve, enfermant ma honte ?
Si dans l'espace d'ici m'entendent les Rénovateurs,
Je veux par eux tous recouvrer mon honneur,
Qu'ils fassent ce qu'il faut par des actions bénignes
Pour qu'au final, de défiler en campagne, je sois digne.
Mille excuses aux puristes des pieds (ce qui ne signifie en rien être odorant de ces extrémités), aux aficionados de l'alexandrin calé-serré à la clé de 12, si mes vers à moi sont bien peu orthodoxes, je les ajuste à la clé à molette, habitude prise au cours de sublimes matins de travaux agricoles, au jour naissant, quand Belle Dame Nature sublime l'instant, alors pas le temps de compter sur mes roues, l'inspiration appelle les mots, il faut s'en accommoder, faire avec et la terre retourner, les foins faucher, les regains brasser, les prés herser et puis le reste.
LeTracteur
P.O. PFE Bourg 2015-06
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